CHAPITRE X
Tandis que le soleil descend sur l’horizon à l’ouest, Ray commence à s’éveiller. Je suis assise devant le fax posé sur la petite table au bout du canapé du salon, avec les numéros que m’ont fournis Riley et Slim. Mais je n’envoie pas de message à Yaksha. Ce n’est pas nécessaire. Il arrive. Je le sens qui arrive.
— Ray, dis-je. Il est temps de se lever et de profiter de la nuit.
Il se redresse et bâille. Il frotte ses yeux emplis de sommeil comme le ferait un petit garçon. Il regarde l’heure et n’en revient pas.
— J’ai dormi toute la journée ? demande-t-il.
— Oui. Et maintenant, tu dois partir. C’est décidé. L’endroit n’est pas sûr pour toi. Va rejoindre Pat. Elle t’aime.
Il repousse les couvertures, puis enfile son pantalon. Il vient s’asseoir à côté de moi et m’effleure le bras.
— Je ne vais pas te laisser, réplique-t-il.
— Tu ne me seras d’aucun secours. Tout ce que tu risques, c’est de te faire tuer.
— Si je dois être tué, alors qu’on me tue. Au moins j’aurais essayé.
— Belles paroles, mais stupides. Je peux te faire partir si je veux. Je peux te raconter des choses sur moi qui vont te faire déguerpir en maudissant mon nom.
Il sourit et rétorque :
— Je n’en crois pas un mot.
Je durcis le ton, bien que ça me brise le cœur de le traiter si durement. Mais j’ai jugé finalement que mes raisons pour l’amener chez moi étaient purement égoïstes. Je dois le convaincre de partir, à tout prix.
— En ce cas, écoute-moi, dis-je. Je t’ai menti la nuit dernière quand je t’ai soi-disant ouvert mon cœur. La première chose que tu dois savoir, c’est que ton père est mort et que c’est moi, et non Yaksha, qui l’ai tué.
Ray s’enfonce dans l’oreiller, complètement abasourdi.
— Tu n’es pas sérieuse, proteste-t-il.
— Je peux te montrer l’endroit où son corps est enterré.
— Mais tu n’as pas pu le tuer ? Pourquoi ? Comment ?
— Je vais répondre à tes questions. Je l’ai tué parce qu’il m’a convoquée à son bureau et a voulu me faire chanter avec les renseignements qu’il avait dénichés sur moi. Il m’a menacée de les rendre publics. Je l’ai tué en lui écrasant la cage thoracique.
— Tu n’as pas pu faire ça.
— Mais si, tu sais que je peux. Tu sais ce que je suis. (Je tends le bras et prends une reproduction miniature de la pyramide de Gizeh sur la table du salon). Cette pièce a été sculptée dans un bloc de marbre, pour moi, par un artiste égyptien il y a de cela deux cents ans. C’est très lourd. Tu peux vérifier si tu ne me crois pas.
— Je te crois, dit-il avec une mine renfrognée.
— Tu fais bien. (Tenant la sculpture dans ma main droite, je serre le poing, très fort, et l’objet se brise en miettes, ce qui a pour effet de faire sursauter le garçon.) Tu ferais bien de croire tout ce que je te dis.
Il lui faut quelques secondes pour se reprendre.
— Tu es un vampire, lance-t-il.
— Oui.
— Je savais qu’il y avait quelque chose de bizarre en toi.
— Oui.
— Mais tu n’as pas pu tuer mon père, dit-il avec de la douleur dans la voix.
— Mais oui, je l’ai tué. Je l’ai tué sans aucune pitié. J’en ai tué des milliers au cours des cinq mille ans passés. Je suis un monstre.
Ses yeux se mouillent de larmes.
— Mais tu ne ferais rien contre moi. Tu veux que je parte parce que tu te refuses à me faire du mal. Tu m’aimes, je t’aime. Dis-moi que tu ne l’as pas tué.
Je prends ses mains dans les miennes.
— Ray, c’est un monde à la fois merveilleux et terrible. La plupart des gens ne voient pas l’horreur qu’il y a en ce monde. Dans leur majorité, ils n’en voient que la beauté. Mais toi, tu dois désormais regarder les choses en face. Tu dois regarder au fond de mes yeux et voir que je ne suis pas humaine, que je fais des choses qui n’ont rien d’humain. Oui, j’ai tué ton père. Il est mort dans mes bras. Il ne reviendra pas à la maison. Et si tu ne pars pas d’ici, toi non plus tu ne retourneras jamais chez toi. Alors, le souhait qu’a exprimé ton père en mourant aura été vain.
Les larmes coulent sur son visage.
— Il a formulé un souhait ? sanglote-t-il.
— Pas avec des mots, mais, oui. Quand j’ai pris ta photo, il s’est mis à pleurer. À cet instant, il savait ce que j’étais, bien que la révélation arrivât trop tard pour lui. Il ne voulait pas que je touche à son fils. (Je caresse le bras du garçon.) Mais pour toi, il n’est pas trop tard. S’il te plaît, va-t’en.
— Mais si tu es si monstrueuse, pourquoi m’avoir embrassé, m’avoir aimé ?
— Tu me rappelles quelqu’un.
— Qui ça ?
— Mon mari, Rama. La nuit où j’ai été changée en vampire, on m’a forcée à le quitter. Je ne l’ai jamais revu.
— Il y a cinq mille ans ?
— Oui.
— Es-tu vraiment si vieille ?
— Oui. J’ai connu Krishna.
— Hare Krishna ?
L’heure est si grave, et pourtant je ne peux m’empêcher de rire.
— Il n’était pas comme tu l’imagines, comme on le représente aujourd’hui. Krishna était… Il n’y a pas de mots pour le décrire. Il était tout. C’est lui qui m’a protégée durant toutes ces années.
— Tu crois ça ?
J’hésite un instant, mais c’est vrai. Pourquoi ne pourrais-je accepter la vérité ?
— Oui, dis-je.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il m’a promis qu’il le ferait si je l’écoutais. Et parce qu’il en a été ainsi. Maintes fois, même avec mon immense pouvoir, j’aurais dû périr. Mais ce n’est jamais arrivé. Dieu a répandu sur moi Sa bénédiction. Et aussi Sa malédiction.
— Comment cela ?
Voilà qu’à présent moi aussi j’ai des larmes dans les yeux.
— En me mettant encore une fois dans cette situation. Je ne peux pas te perdre à nouveau, mon amour, et je ne peux pas non plus te garder avec moi. Pars, maintenant. Pars avant que Yaksha arrive. Pardonne-moi pour ce que j’ai fait à ton père. Ce n’était pas un mauvais homme. S’il voulait cet argent, c’était uniquement pour te le donner. Je sais qu’il t’aimait beaucoup.
— Mais…
— Attends !
Je viens soudain d’entendre quelque chose. Le son d’une flûte, flottant dans le bruit des vagues. Une seule note, m’appelant à elle, me disant qu’il est déjà trop tard.
— Il est ici, je chuchote.
— Quoi ? Où ça ?
Je me lève et marche jusqu’aux grandes fenêtres qui ouvrent sur la mer. Ray me rejoint. Là-bas, sur l’océan, là où les vagues se brisent contre les rochers, se dresse une silhouette vêtue de noir. Elle nous tourne le dos, mais je vois la flûte dans sa main. Son chant est triste, comme toujours. J’ignore s’il joue pour moi ou pour lui-même. Peut-être est-ce pour nous deux.
— C’est lui ? demande Ray.
— Oui.
— Il est seul. On devrait pouvoir s’emparer de lui. As-tu un revolver ?
— J’en ai un, là, sous mon oreiller. Mais ce n’est pas un revolver qui va l’arrêter. À moins de le cribler de balles.
— Pourquoi renonces-tu avant de livrer bataille ?
— Je ne renonce pas. Je vais lui parler.
— Je viens avec toi.
Je me tourne vers Ray et lui effleure les cheveux. Je le sens si fragile.
— Non. Tu ne peux pas venir. Il est encore moins humain que je ne le suis. Il n’aura que faire de ce qu’un mortel peut bien dire. (Je pose un doigt sur ses lèvres quand je le vois sur le point de protester.) N’insiste pas. Je ne veux pas en discuter.
— Je ne partirai pas, dit-il.
Je pousse un soupir.
— Il est peut-être déjà trop tard pour cela. Reste donc. Regarde, Et prie.
— Krishna ?
— Dieu est Dieu. Le nom n’a pas d’importance. Simplement, je pense qu’il peut nous aider en la circonstance.
Quelques minutes après, je suis à trois mètres de Yaksha, qui me tourne le dos. Le vent est fort, cinglant. Il semble souffler tout droit depuis le soleil froid, suspendu telle une goutte de sang dilatée au-dessus de l’horizon brumeux. Les embruns s’accrochent aux longs cheveux noirs de Yaksha comme autant de gouttelettes de rosée. L’espace d’un instant, j’imagine une statue figée depuis des siècles devant ma demeure. Constamment, il a été présent dans mon existence, même quand il n’était pas là. Il vient de s’arrêter de jouer.
— Bonjour, dis-je à cet être à qui je n’ai pas parlé depuis l’aube de l’histoire.
— As-tu aimé ma chanson ? demande-t-il, le dos toujours tourné.
— Elle était triste.
— C’est un triste jour.
— Le jour s’achève, fais-je remarquer.
Il hoche la tête, tout en se retournant.
— J’ai envie que ça finisse, Sita.
Les années n’ont rien changé de son apparence. Pourquoi cela me surprend-il alors que je n’ai moi-même pas changé ? Je ne saurais dire. Néanmoins, je l’examine de plus près. Un homme doit bien apprendre certaines choses en tant d’années. Il ne peut pas être resté le monstre qu’il était. Il sourit en lisant mes pensées.
— La forme change, l’essence demeure, dit-il. Voilà quelque chose que m’a appris Krishna à propos de la nature. Seulement, pour nous, la forme ne change pas.
— C’est parce que nous sommes des êtres contre nature.
— Oui. La nature a horreur de l’envahisseur. Nous ne sommes pas les bienvenus en ce monde.
— Mais tu as l’air en forme.
— Je ne le suis pas. Je suis fatigué. Je veux mourir.
— Moi, non, dis-je.
— Je sais.
— Tu m’as mise à l’épreuve en m’envoyant Slim et ses hommes. Tu voulais voir comment je me défendrais.
— Oui.
— Mais j’ai passé le test. Je n’ai pas envie de mourir. Va-t’en d’ici. Va faire ce que tu dois. Je ne veux rien avoir à faire avec toi.
Yaksha secoue tristement la tête, et ça, c’est un changement chez lui, cette amertume. En quelque sorte, ça lui adoucit les traits, ça lui fait le regard moins froid. Et cependant, son désespoir m’effraie plus que la jubilation sadique à laquelle il m’avait habituée. Yaksha était toujours si plein de vie pour un de ces êtres que les humains dénommeraient plus tard les non-morts.
— Je te laisserais partir si je pouvais, dit-il. Mais je ne peux pas.
— A cause du vœu que tu as fait à Krishna ?
— Oui.
— Quelles étaient ses paroles ?
— Il m’a dit que j’obtiendrais sa grâce si je détruisais le mal que j’avais créé.
— Je m’en doutais. Pourquoi ne m’as-tu pas détruite ?
— J’avais le temps, du moins je le pensais. Il ne m’a imposé aucune limite de temps.
— Ça fait des siècles que tu as détruit les autres.
Il me regarde avec insistance.
— Tu es très belle, dit-il.
— Merci.
— Ça me réchauffait le cœur de savoir que ta beauté existait encore quelque part dans ce monde. (Il s’interrompt un instant, puis :) Pourquoi ces questions ? demande-t-il. Tu sais très bien que je ne t’ai pas tuée parce que je t’aime.
— M’aimes-tu encore ?
— Bien sûr.
— Alors, laisse-moi partir.
— Je ne peux pas. Je suis désolé, Sita, vraiment.
— Est-ce si important pour toi que tu meures dans sa grâce ?
Yaksha prend un air grave.
— C’est la raison pour laquelle je suis venu en ce monde, répond-il. Ce n’est pas le prêtre d’Aghora qui m’a appelé, je suis venu de ma propre volonté. Je savais que Krishna était ici. Je suis venu pour échapper au monde dans lequel je vivais. Je suis venu pour être dans cette grâce à l’heure de ma mort.
— Mais tu as tenté de détruire Krishna ?
Yaksha hausse les épaules comme si cela n’avait pas d’importance.
— Folie de jeunesse, dit-il.
— Était-il Dieu ? Es-tu certain de cela ? Pouvons-nous en être sûrs ?
Yaksha secoue la tête.
— Même cela n’a pas d’importance. Qu’est-ce que Dieu ? C’est un mot. Quoi que Krishna ait été, nous savons tous les deux que ce n’était pas quelqu’un à qui on peut désobéir. C’est aussi simple que ça.
D’un geste, je montre les vagues.
— En ce cas, la ligne a été tracée. La mer rencontre la grève. L’infini dit au fini ce qui est censé être. J’accepte cela. Mais toi, tu te trouves face à un problème. Tu ne sais pas ce que Krishna m’a dit.
— Si, je le sais. Je t’ai longuement observée. La vérité est évidente. Il t’a dit de ne plus transformer quiconque en vampire, et qu’alors il te protégerait.
— Oui. C’est un paradoxe. Si tu essaies de me détruire, tu vas contre sa volonté. Si tu ne fais rien, tu es damné.
Mes paroles ne l’émeuvent pas le moins du monde. Il a un pas d’avance sur moi, comme toujours. Il pointe sa flûte vers la maison, où Ray est derrière la fenêtre et nous observe.
— Je t’ai observée de très près ces trois derniers jours, dit-il. Tu aimes ce garçon. Tu ne voudrais pas le voir mourir.
En cet instant, ma peur est terriblement vive. Je réponds cependant à Yaksha d’un ton cassant :
— Si tu te sers de cette menace pour me forcer à me détruire moi-même, tu vas quand même perdre la grâce de Krishna. Ce sera comme si tu m’avais détruite de tes propres mains.
Yaksha réagit sans colère. Il a l’air effectivement épuisé.
— Tu te méprends sur mes paroles, dit-il. Je ne te ferai rien tant que tu es protégée par la grâce de Krishna. Je ne veux te forcer à rien. (D’un geste, il désigne le soleil couchant.) Il faut une nuit pour créer un vampire. Je suis certain que tu n’as pas oublié. Quand le soleil se lèvera, je reviendrai te chercher, vous chercher tous les deux. À ce moment-là, tu devrais en avoir terminé. Alors, tu seras mienne.
— Tu es stupide, Yaksha, je rétorque d’une voix empreinte de mépris. Durant toutes ces années, j’ai connu bien des fois la tentation de changer des mortels en vampires, et j’y ai toujours résisté. Je ne vais pas me défaire de ce qui garantit ma protection. Regarde les choses en face, tu es battu. Meurs et retourne à l’enfer de ténèbres d’où tu es venu.
Yaksha lève un sourcil.
— Je ne suis pas stupide, Sita, tu le sais. Écoute.
Il lance un regard vers la maison, vers Ray, puis porte la flûte à ses lèvres. Il joue une seule note, perçante. Je tressaille de douleur comme le son vibre à travers tout mon corps. Derrière nous, j’entends le verre se briser. Non, pas juste le verre. La vitre contre laquelle Ray était appuyé. Je me retourne juste à temps pour le voir basculer à travers le verre brisé et s’abattre tête la première sur l’allée en béton vingt mètres plus bas. Au moment où je vais pour me précipiter vers lui, Yaksha m’empoigne le bras et dit :
— Je ne voulais pas que ça finisse ainsi.
Je me libère de sa prise.
— Je ne t’ai jamais aimé. Tu peux encore obtenir la grâce avant de mourir, mais ça, tu ne l’auras jamais.
Il ferme les yeux un bref instant.
— Qu’il en soit ainsi, dit-il.
Je trouve Ray baignant dans une mare de sang jonchée de débris de verre. Il a le crâne en bouillie, la colonne vertébrale est cassée. Chose incroyable, il est encore conscient, quoiqu’il n’ait plus longtemps à vivre. Je le retourne sur le dos, et il me parle, avec le sang qui jaillit de sa bouche.
— Je suis tombé, dit-il.
Mes larmes sont aussi glacées que les embruns sur mes joues. Je pose ma main sur son cœur.
— C’est la dernière chose que je voulais pour toi, dis-je en sanglotant.
— Va-t-il te laisser partir ?
— Je ne sais pas, Ray, je ne sais pas.
Je me penche vers lui et le serre dans mes bras. J’entends le sang dans ses poumons tandis que son souffle peine pour s’y frayer un passage. Exactement comme son père a lutté avant que le cœur ne se dérobe. Je me souviens avoir dit à l’homme que je ne savais pas guérir, que je savais seulement tuer. Mais ce n’était qu’une demi-vérité, je m’en rends compte à présent, alors même que je saisis toute l’ampleur du stratagème imaginé par Yaksha pour me détruire. Autrefois, il s’était servi de ma peur pour faire de moi un vampire. Aujourd’hui, il se sert de mon amour pour me forcer à faire de Ray un autre vampire. Il a raison, il n’est pas stupide. Je ne peux pas supporter de regarder Ray mourir, sachant que le pouvoir qui est dans mon sang peut guérir même ses blessures mortelles.
— Je voulais te sauver, gémit le garçon.
Il tente de lever une main pour me toucher, mais celle-ci retombe sur le sol. Je me redresse et plonge mon regard dans son regard de mortel, essayant d’instiller l’amour dans ces yeux, là où, durant tant d’années avec tant d’autres mortels, je n’ai cherché qu’à instiller la peur.
— Je veux te sauver, dis-je. Veux-tu que je te sauve ?
— Peux-tu ?
— Oui. Je peux imprégner ton sang de mon sang.
Il esquisse un sourire douloureux.
— Devenir un vampire comme toi ?
Je hoche la tête et souris à travers mes larmes.
— Oui, tu pourrais devenir comme moi.
— Aurais-je à faire du mal aux gens ?
— Non. Ce ne sont pas tous les vampires qui font du mal aux gens. (J’effleure sa joue déchirée. Je n’oublie pas que Yaksha a promis de venir nous chercher tous les deux à l’aube.) Certains vampires sont capables d’un grand amour.
— Je t…
Ses yeux se ferment lentement. Il ne peut achever sa phrase.
Je me penche vers lui et embrasse ses lèvres. Je goûte son sang.
Il va me falloir plus que le goûter si je veux aider le garçon à s’en sortir.
— Tu es amour, dis-je en ouvrant nos veines.